Le théâtre profane

Le théâtre profane (au XVe et durant la première moitié du XVIe siècle)

L’esprit de dérision est très développé dans tout le Moyen- Age d’après l’an mil. Mêmes les autorités les plus respectables (le clergé) acceptent de se voir caricaturer, du moins certains jours, dans le cadre du Carnaval ou de la Fête des Fous, par exemple.

Le monologue apparaît, hors de l’église. Un personnage, costumé de manière grotesque, raconte ‘naïvement’ ses mésaventures. Il pratique l’auto-dérision et fait rire de lui, ce qui est d’une grande force comique ! C’est en quelque sorte, une comédie à un acteur.

Ainsi dans les villes, à côté des Confréries de la Passion (mystère religieux) naissent des ‘Confréries Joyeuses’ ; à Paris, par exemple, les Clercs de la Basoche, troupe composée de jeunes clercs d’avocats, de greffiers, de procureurs. Ou encore, la confrérie des ‘Enfants sans-souci’, composée d’élèves de l’université, de jeunes gens riches et désoeuvrés, de poètes sans le sou, et qu’on appellera aussi ‘les Sots’. Habillés comme des fous de cour, portant des oreilles d’âne et une sorte de sceptre à grelots. Les Sots fondent la Sotie, une pitrerie satirique qui doit démontrer leur hypothèse selon laquelle la société toute entière est composée de fous.

A côté des soties, apparaît la Moralité, une allégorie à caractère satirique ou éducatif (souvent une satire politique d’actualité). On pourrait affirmer que c’est l’ancêtre du théâtre didactique. Ces pièces souvent ennuyeuses étaient difficiles à comprendre et à suivre pour le public. A Paris, elles sont jouées par les Clercs de la Basoche, aussi par les Enfants Sans- Souci qui utilisent, en outre, des allégories dans certaines de leurs Soties.

A propose des moralités, Dario Fo écrit, dans Le Gai savoir de l’acteur, p. 207 :

« … On sait que presque toutes les jongleries du moyen âge sont intitulées ‘moralités : Moralité de l’aveugle et du boiteux, de la naissance du jongleur. Que veut dire dans ce cas ‘moralité’ ? Le mot indique que la jonglerie développe un discours ‘moral’, c’est-à-dire une certaine conception de la vie, une idée de l’être et du devenir, dans les rapports avec Dieu, la doctrine chrétienne, la société humaine, ses lois et ses conventions. Les jongleries contenaient non seulement un enseignement à propos des règles du bien-vivre en société et la condamnation de toute scélératesse et de toute injustice. La ‘moralité’, c’est aussi la politique. Il n’y a pas, dans le théâtre ancien, profane ou religieux, un texte qui ne contienne ce présupposé fondamental : l’enseignement d’un principe à la fois moral et civique. »

Le pouvoir en place n’apprécie pas ces Confréries joyeuses. Ainsi, en 1422, Charles VII veut les intimider par des peines de prison. Il institue surtout la censure ; les textes ne sont autorisés à être joués qu’après approbation d’un censeur.

C’est Louis XII (roi en 1498) qui lèvera cette censure et déclarera : ‘Je veux qu’on joue en toute liberté et que les jeunes gens déclarent les abus qu’on fait dans ma cour’.

J’ai relevé, dans l’ouvrage de Dario Fo, Le gai savoir de l’acteur, p. 283-284, un fait tout à fait étonnant relaté par Franca Rame, concernant les femmes et le théâtre au XVe siècle ; il m’a semblé intéressant de le noter ici.

« Il existe des comédies écrites par des femmes et jouées par des femmes. Les sœurs d’un couvent de Bretagne, au XVe siècle, montaient des pièces morales, mi-tragiques, mi-comiques, écrites par leur abbesse, … Dans une de ces pièces, il s’agit d’une religieuse qui s’éprend d’un jeune galant et tombe enceinte. C’est l’histoire de la religieuse de Monza, dans les Promessi Sposi (Les Fiancés), sinon qu’ici, on a la catharsis. La religieuse, désespérée, et qui plus est, abandonnée, songe à se pendre. Puis, éclairée par un signe de la Madone, elle décide d’affronter le scandale et avec le scandale, la dure expiation de ses fautes. Elle se jette donc à genoux et prie la Vierge : à l’aube, elle avorte. Les religieuses ensevelissent le petit cadavre. Quand elle se présente au tribunal de ses supérieurs qui veulent profiter du scandale pour fermer le monastère, la religieuse prouve qu’il s’agissait d’une calomnie et son accusateur est châtié … Mais ce qui nous importe, à nous, c’est de constater que ces religieuses du XVe siècle, se permettaient de représenter des sujets plutôt scabreux comme la sexualité au couvent, le désir, et même l’avortement, fût-il sanctifié.»

Voici encore un texte surprenant, qui évoque le rôle des ‘jongleurs’ en Allemagne au Moyen-Age, durant les guerres de paysans, preuve que les troupes de comédiens, pouvaient parfois jouer un rôle actif (et politique) dans la société de l’époque :

« Katrin Kröll, une érudite germano-danoise qui a fait de la recherche sur le théâtre médiéval, a recueilli une extraordinaire documentation sur les jongleurs en Allemagne et leur attitude dans les guerres de paysans entre le XIVe et le XVIIe siècle. On a les minutes de procès contre les jongleurs condamnés à mort pour avoir profité des laisser- passer qui leur permettait de traverser le pays de long en large et de servir d’agents de liaison entre les divers groupes de rebelles dispersés en Souabe, en Bavière, en Autriche, dans le Tyrol, en Croatie et en Bohème… Les jongleurs se livraient à un véritable travail de propagande… A travers leurs représentations, ils attaquaient les rapines organisées par les feudataires, les compagnies marchandes, la corruption du clergé romain et l’opportunisme hypocrite des nouveaux prêtres luthériens…

Dans d’autres archives, on découvre au contraire que certains jongleurs se sont mis au service de la police des féodaux : ils se faisaient passer pour des sympathisants de la révolte des paysans, mais en réalité, ils recueillaient des renseignements pour les coincer et les arrêter, afin qu’ils soient écartelés comme il se devait. Ces salauds étaient parfois démasqués par les paysans, qui n’étaient d’ailleurs pas plus tendres dans leur vengeance. » Dario Fo, Le gai savoir de l’acteur, p. 125

Le théâtre médiéval n’a pas eu de grands auteurs, mais il a nourri le théâtre élisabéthain en Angleterre et le Siècle d’Or en Espagne. En France par contre, il s’est heurté à la passion gréco-latine nourrie par les intellectuels de la Renaissance. C’est ainsi que ce théâtre médiéval fut ignoré et méprisé pendant plus de 400 ans.

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